Cyrano 2019 : Pas de nez, mais du panache et du charme à revendre
Article publié le 12 décembre 2019. Les informations qu'il contient peuvent avoir changé depuis.

« C’est un roc ! … c’est un pic… c’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? … c’est une péninsule ! » : si pour les puristes, cette tirade et l’appendice nasal sont indispensables à tout Cyrano qui se respecte, c’est pourtant sans prothèse nasale que James McAvoy déboule sur la scène du Playhouse theatre.
Coquetterie d’acteur ou refus de tomber dans une astuce visuelle qui risque de distraire ? Le directeur Jamie Lloyd dit préférer se concentrer sur l’essence de la pièce, et mise sur un reboot qui fait la part belle aux névroses narcissiques de notre époque.
S’il est difficile de voir en McAvoy une aberration de la nature, il est presque impossible de résister au charme de cette version 2019. Sans complexe, Martin Crimp réécrit totalement le texte et Jamie Lloyd habille ses acteurs à la mode ASOS, en dépit de la date affichée au début de la pièce. Oubliées les années 1600, l’heure est à la réactualisation : Roxanne est étudiante en lettres, le casting est fait la part belle aux acteurs B.A.M.E. et les considérations sur le monde actuel et ses travers viennent nourrir les tirades des personnages.
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En décidant d’adopter les codes du street art et du slam, Lloyd et Crimp rendent Cyrano et sa passion des mots évidents pour les générations actuelles. La poésie, le mot juste, l’art de la joute verbale sont des terrains explorés depuis plusieurs décennies par la culture que l’intelligentsia qualifie d’urbaine. Et à écouter les échanges qui fusent entre les acteurs, on réalise que si Rostand avait vécu au 21 siècle, il aurait certainement calé son texte sur le tempo d’un VALD ou les rimes d’Abdel Malik.
Les mots claquent, les tirades sont passionnées, et bien que la situation soit tragique, le public s’amuse beaucoup et ne regarde jamais sa montre. Les personnages se fourvoient, s’enfoncent dans leurs mensonges et leurs illusions, mais ne restent pas moins capables de rire et de faire rire, notamment grâce aux références anachroniques – il fallait bien le talent de Crimp pour oser mêler pop culture et classique de la littérature française ! On cause de tous les sujets du moment sur la scène de Cyrano – MeToo, fluidité des genres, lutte des classes, mépris des élites, pression de la société… des sujets présents dans la pièce originale, et qui résonnent étonnamment avec notre époque.
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Le Cyrano de Crimp et Lloyd est un être de chair et de sang, qui manie le verbe avec brio pour masquer toutes les tares – bien plus psychiques que physiques – qui l’accablent. Masculinité toxique, auto-sabotage, soupçon d’homosexualité refoulée, narcissisme, outrage permanent, recherche perpétuelle du buzz, ego démesuré qui entrave la possibilité de s’accepter et d’être aimé, sont les principaux ennemis du héros et de ses congénères. Tous luttent contre les normes que l’air du temps leur impose, et c’est par le maniement de la langue que chacun des personnages tente de trouver son salut. C’est pourtant bien la flamboyance oratoire du héros, écrasant tout sur son passage, qui mènera Cyrano à sa perte : la parole amoureuse est belle, mais ne peut qu’être stérile puisqu’elle se cache derrière les traits d’un autre. Christian est lui-même incapable d’assumer le poids du mensonge, aussi bien dit soit-il, et dans ce nouveau texte, Roxanne, en découvrant l’imposture, enrage d’avoir été ainsi trompée.
Le débit mitraillette, le corps nerveux, McAvoy et le reste de la troupe relèvent le défi de cette adaptation haut la main, et réussissent à ne pas sacrifier l’émotion à la virtuosité. On sort de ce Cyrano avec l’envie de (re)découvrir la pièce d’Edmond Rostand, tout en ayant dans les têtes le flow revigorant de cette adaptation franchement enthousiasmante. De quoi finir 2019 en beauté, et commencer 2020 avec panache – le show se prolonge jusqu’à la fin février pour le Gascon Ecossais !
PRATIQUE
Playhouse Theatre, Northumberland Avenue, London, WC2N 5DE
Jusqu’au 29 février
Vous pouvez aussi voir la version cinématographique de Jean Pierre Rappeneau avec Gérard Depardieu et Anne Brochet au BFI Southbank la semaine du 24 janvier 2020
A propos de la photographe
Paris – London – Edinburgh – Berlin – Copenhagen. Clara Euler a toujours son passeport en poche pour faire le tour de ses passions qu’elle met devant son objectif. Théâtre, musique mais aussi mode et mouvements sociaux, elle vient poser sa French Touch chez Londres Mag avec des clichés de nos artistes de passage dans notre capitale britannique.